L’ expert savant représente le professionnel qui a accumulé au cours de ses études et de sa profession diplômes, formations et expériences. Mais il ne sait pas pour autant si un bébé sera
- petit dormeur ou grand dormeur,
- petit mangeur ou grand mangeur,
- petit hurleur ou gros hurleur,
- petit ou grand en taille, en poids, en tour de tête (périmètre crânien),
- à quel moment l’enfant va passer ses nuits,
- à quel âge il va faire ses premiers pas,
- à quel âge il va dire ses premiers mots,
- à quel âge il sera propre de jour et de nuit.
Chaque enfant a son rythme
Ce rapide constat illustre l’importance des rythmes propres de l’enfant.
Un parent peut hériter du « gros lot», à savoir le bébé petit hurleur, bon mangeur, bon dormeur, qui va rapidement comprendre qu’il faut dormir la nuit (et pas le jour). Un autre, par contre, va peut-être hériter d’un petit dormeur, gros hurleur, petit mangeur (qui arrête de téter après quelques gorgées, avant de recommencer) et qui va mettre quatre à cinq mois pour comprendre qu’il faut dormir la nuit et pas le jour (parce qu’il va mettre plus de temps à construire son architecture du sommeil). Si vous comparez le premier au second quelques semaines après la naissance, vous verrez l’état de fatigue, les cernes en-dessous les yeux, les inquiétudes voire l’énervement du deuxième parent !
Berceau, bercements et berceuses pour s’apaiser
Les difficultés de sommeil des enfants renvoient à ce que toutes les sociétés du monde ont mis en place pour endormir leurs bébés :
Berceau, bercements et berceuses .
Ces trois éléments renvoient aux vécus corporels que le fœtus a éprouvé dans le ventre de sa maman,
1°)un vécu d’enveloppement,
2°)un vécu de sensorialité par des mouvements de bercements de son corps et par le « toucher qui bouge » (caresses).
(dans le jargon scientifique, les sensations kinesthésiques - c’est-à-dire en rapport aux mouvements - sont liées à la sensibilité profonde des muscles en relation avec l’oreille interne, responsable de l’équilibre)
3°) un vécu de régularités auditives rythmées par le bruit cardiaque, la respiration, le flux du sang dans le placenta, la mélodie de la voix maternelle, paternelle, etc.
Ces trois éléments : berceau, bercements, berceuses vont mettre en place les bases de l’apaisement. La détente tonique favorise, en effet, l’endormissement et facilite chez le bébé l’accès à son architecture du sommeil. Celle-ci comprend différentes phases de sommeil et la phase la plus importante est celle du sommeil de rêve (phase 5). Les bébés dorment 60 à 80% de leur temps de sommeil en sommeil de rêve, les adultes n’y consacrent que 20 à 30%. C’est durant ce temps de sommeil de rêve que les processus de mémorisation et d’apprentissage se consolident.
Les rituels d'endormissement
Parce qu'ils permettent de s'apaiser berceau, bercements, berceuses
sont les préalables des « rituels d’endormissement » (c’est-à-dire ce que l’on fait régulièrement avant de s’endormir). En fonction de l’âge, ils vont prendre des formes différentes pour aboutir chez l’adulte soit à la lecture d’un livre soit… à la prise de médicament !
Les hommes ont inventé les rituels pour faciliter les « passages » comme la naissance, l’âge de raison, l’adolescence, le mariage, la mort.
Cela permet de définir un moment et un espace pour s’arrêter et mettre des images, des mots, des actions sur des émotions (heureuses et moins heureuses).
Les rituels d’endormissement ont la même fonction. Passer de l’état de veille à l’état de sommeil est un « passage » pour le bébé, qui sera facilité par l’attention qu’y consacreront les adultes.
La régularité fait partie de la cérémonie d’endormissement. Par ailleurs, à partir du moment où une cérémonie devient ennuyeuse pour les uns et/ou pour les autres, elle perd tout son sens.
Le rêve, dans l’état de sommeil, (c'est-à-dire l’imaginaire) va prendre d’autres formes pendant la journée : l’alternance tension/détente, le plaisir sensori-moteur (celui des sens et des mouvements du corps), la capacité de « faire comme si », de jouer, de rêver (fantaisie, imagination, inventivité).
Pour l’instant, l’expert savant veut surtout insister sur l’importance du respect des rythmes propres de l’enfant car plus l’enfant est respecté dans ses propres rythmes, plus il va s’ajuster ultérieurement aux rythmes des adultes.
Le docteur perçu comme un "diable"
Le diable représente une des facettes qu’un professionnel, considéré comme « spécialiste de la santé mentale », peut susciter chez les parents. Une facette ‘diable’ parce qu’ils ont peur de le consulter, sachant qu’il va toucher à la question des sentiments, de la colère et de la peur, notamment. Aller chez le psy reste une démarche difficile car cela suscite chez les parents la méfiance et la peur des adultes et de leur jugement. Or il ne faut pas culpabiliser.
Le diable est donc le porte-parole des émotions qui sont fondamentales dans le développement des êtres humains.
Quelles sont les émotions fondamentales?
Il y a six émotions fondamentales :
la peur,
la tristesse,
la colère,
la surprise,
le dégoût.
et le plaisir.
Ces émotions ne sont pas prises au hasard. Elles s’expriment sur le visage de tous les bébés du monde quand ils dorment, pendant leur sommeil de rêve (appelé sommeil paradoxal).
Quand un bébé rêve, son visage exprime une mimique comme le « sourire aux anges » qui est la plus connue. Les grandes personnes (en premier lieu ses parents) vont être responsables de reconnaître les émotions du bébé qui, lui, va les exprimer à travers ses mimiques, son corps et ses pleurs. La tâche, difficile, des parents est de décoder le sens des pleurs pour y répondre au mieux.
Il y a toutes sortes de pleurs, liés à la faim, à la soif, au froid, au chaud, au mouillé, au sec, à la fatigue, à l’énervement, à la tension, au malaise, à la maladie, au fait d’être seul, au fait d’être tout le temps stimulé, etc.
En plus de ses rythmes propres, l’enfant possède deux grandes angoisses fondamentales : l’angoisse de séparation et l’angoisse de chute.
L'angoisse de séparation
L’angoisse de séparation est la mieux connue. Elle est approchée par la réponse à la question de savoir « A quel moment et combien de temps un bébé peut-il, tout en restant suffisamment rassuré, se sentir seul et rester seul ? » Cette angoisse n’est d’ailleurs pas le monopole des enfants. Elle va perdurer tout au long de la vie à chaque fois que les adultes auront à affronter les séparations, les absences, la solitude, les pertes et la mort. A la différence des bébés et des enfants, les adultes sont capables et responsables d’en parler (ce qu’ils ne font pas toujours…ou de trop !
L'angoisse de chute et l'importance de la 'contenance'
L’angoisse de chute est liée au bon portage que le bébé a éprouvé dans le ventre de sa maman, que le berceau, les bercements et les berceuses lui rappellent.
Le bon portage va s’exprimer dans le rôle de contenance. L’enfant doit être contenu pour se sentir attaché et avoir ce ressenti de globalité. Cette contenance se conjugue autour du regard, de la parole, des mains, des bras, de toutes sortes de petites attentions de la part des parents à l’égard de leur petit enfant.
Cette attention doit être présente dans le ‘nursing’ quotidien, c’est-à-dire au travers des repas, des bains, de l’habillage, des langes, de la mise au lit, des soins quand l’enfant est malade et quand il n’est pas malade. Par exemple, il vaut mieux éviter de donner le biberon en faisant autre chose ; il est important de tenir l’enfant dans son axe car cela suscite son réflexe de redressement qui le rassure.
Le regard permet aussi de contrer l’angoisse
de chute : lorsqu’il est « bienveillant » et
attentif, il rassure l’enfant et par là-même
l’encourage à explorer.
L'angoisse
de séparation
Le besoin de bon 'portage' illustre
la différence entre le petit singe et le petit d'homme.
Ce qui est commun entre un petit singe et un petit
d'homme, c'est le grasping, c'est-à-dire un réflexe
très fort qui permet au singe comme au bébé de s'accrocher
par la main à quelque chose (doigt, poil).
Mais ce qui est différent est essentiel. Non seulement le singe est mature et
peut rapidement se nourrir, se déplacer mais en plus il peut s'accrocher aux
poils de sa mère en cas de danger. Ce qui n'est pas le cas du bébé : il est immature
et ne peut se donc pas se nourrir ni se déplacer tout seul , mais en plus. les
mamans n'ont pas de poils auxquels s'accrocher !
En revanche, il a un cerveau qui va petit à petit développer des capacités de
représentation, c'est-à-dire une intelligence basée sur les sensations, les émotions,
la communication, les images, les mots, la pensée. L'immaturité et le fait d'être
dépendant laissent le bébé humain face à des angoisses très importantes. qu'en
général un bon 'portage' (une bonne contenance) apaise.
Comment
s'expriment ces angoisses?
Les
angoisses de chute (de ne pas se sentir bien porté)
et de séparation (difficulté à pouvoir
se réassurer seul) que peut ressentir l’enfant
vont s’exprimer et s’illustrer dans les
cinq grandes fonctions du développement de
l’enfant : le sommeil, l’alimentation,
la croissance, la relation et le jeu. L’enfant
n’est pas capable d’exprimer ses angoisses
en mots (les adultes ont déjà beaucoup
de difficultés à le dire !).
Donc il
va les exprimer « à sa manière »,
en fonction de ses rythmes propres, de ses émotions… et
de ses moyens de communication. Comment ? En vomissant
son malaise, en pleurant d’avoir peur, en ne
grandissant pas parce qu’il a peur de grandir,
en « faisant pipi dans sa culotte »,
en restant muet, en s’agitant, en ne pensant
plus. De la même façon, certains adultes
font des jaunisses, des cheveux blancs, des ulcères,
des troubles du cycle menstruel, alors qu’ils
sont déjà grands !
Le docteur sous son aspect clown
Quel
point commun avec un 'clown'?
Le
personnage du Clown essaye
de dire les choses qui sont difficiles à dire surtout s'il
s'agit des peurs, de la tristesse, des erreurs,
de la colère, du dégoût.
Le clown sait nous surprendre. Il sait nous faire rire tout en gardant son sérieux,
même dans des situations drôles ou tragiques. Pierrot, par exemple, le clown
blanc, est plus sensible à la tristesse et aux rêveries. Il permet d'exprimer
qu'on peut être dans la lune sans être taxé de distraction ou de troubles d'attention.
Le clown peut amplifier le silence qui laisse la place à l'écoute ou mettre en
scène les problèmes de communication, d'incompréhension.
Adapter
les rythmes
Devenir parent reste une tâche compliquée
quand il s’agit de respecter les rythmes propres
de l’enfant (et son temps de maturation) alors
qu’on a ses rythmes à soi.
Il n’est
pas facile non plus de reconnaître les émotions
et les décoder alors que l’on est pris
par toutes sortes d’émotions d’adulte
(conjoint, parent, fils de, beau-fils de, professionnel)
avec ses propres soucis d’argent, d’espace,
de temps, de santé, de rêves, de désillusions,
etc.
Le
"pouvoir magique" de la parole
Le clown sait que c’est important de parler, de dialoguer, de confier ses questions, ses doutes, ses interrogations. Parler avec son conjoint, son parent, son amie, sa voisine, sa coiffeuse, un autre parent, l’infirmière de l’ONE, le médecin, le pédiatre, etc., c’est déjà une ouverture. C’est une manière
de prendre distance et de relativiser.
Il y a beaucoup de possibilités dans l’entourage avant de recourir à des professionnels. Mais pour cela, il est important d’apprendre à parler, de dépasser la gêne, le malaise. Il faut pouvoir passer au-dessus de la crainte : « Mais qu’est-ce que les autres vont dire de moi si je parle de mes tracas (légitimes) de papa, de maman, ou de responsable de l’éducation de l’enfant ? »
Le clown sait aussi que les enfants peuvent faire plusieurs choses à la fois : se taire, écouter, jouer, dessiner, comprendre et questionner ! Le clown sait que les enfants restent sensibles aux émotions des adultes et que si les adultes ne parlent pas, les enfants ont tendance à prendre sur eux la responsabilité du malaise des adultes.
A chacun sa responsabilité mais pas de culpabilité ! (Erreur oui, faute non !!)
Le docteur et la facette "marionnette"
La
marionnette montre que le clown qui
dit les choses difficiles à dire va, malgré lui, être
limité dans ses actions, ne pas avoir les coudées
franches. Comme une marionnette, le pédopsychiatre
est limité dans son action et ses mouvements
et ce par les préjugés que l'on peut avoir.
En effet, il existe autour de nous un grand nombre d’idées toutes
faites : « De mon temps, je faisais ceci », « Je
ne ferai jamais ce que mes parents m’ont fait », « A
ta place, je ferais ceci », « Je n’y arriverai jamais », « C’est à cause
de l’école », etc.
Or « Les conseilleurs ne sont pas
les payeurs » dit le dicton qui illustre
qu’il est plus facile de dire que de faire.
Il n’y a pas de recettes toutes faites dans
l’éducation des enfants et les meilleures
idées et intentions font parfois pire que
bien.
Les fils de la marionnette montrent que les idées et les conseils des
autres dépendent aussi du contexte particulier de chaque situation qui
ne peut généralement pas être reproduit dans un autre contexte.
(On n’est plus dans « ce temps-là »… On
n’est pas à l’école…).
Toutes
ces choses qui influencent les parents
Le développement de l’enfant ne dépend
pas que de la relation parentale. La façon
dont un parent est conseillé (parfois de manière
inadéquate) par les autres adultes, les aides
dont il peut (ou pas) bénéficier, la
façon dont la société de consommation
envoie des messages contradictoires à propos
des besoins des enfants, questionne les enjeux et
la responsabilité de la fonction parentale.
Il
n’est pas toujours facile, pour un parent,
d’y voir clair, entre les informations et
les conseils des uns et des autres.
Plusieurs
personnes pour une éducation
Il faut aussi savoir que la fonction parentale n’est
pas seulement exercée par le parent de naissance.
Le parent d’accueil, d’adoption, la gardienne,
la puéricultrice, l’éducatrice
de la pouponnière, l’institutrice maternelle,
toute personne importante dans le nursing et
le temps passé avec l’enfantjouent
un rôle dans son éducation et dans son
développement.
L’absence de coordination
entre ces différentes
personnes vont aussi avoir une influence sur la dynamique
de développement, lorsqu’elles ne communiquent
pas, lorsqu’elles ne tiennent pas compte du
contexte, mais surtout quand elles se critiquent
et se disqualifient.
Par exemple,
il suffit de voir les difficultés que l’enfant « exprime » quand
ses parents viennent le rechercher après une
journée chez ses grands parents , (il peut être
bruyant ou turbulent…) surtout lorsque ces
manifestations sont ponctuées par une remarque
du genre « Je ne comprends pas,
tant que vous n’étiez pas là,
il était bien tranquille ! ».
Toute
critique inadéquate, explicite ou implicite, à l’égard
du parent de naissance a des conséquences sur
le psychisme des enfants. Les enfants supportent bien
les erreurs de leurs parents dans la mesure où les
parents apprennent à les reconnaître et
que les enfants n’en sont pas rendus « fautifs » .
Apprendre à être
parents selon son propre modèle
« Il n’y a pas d’école
des parents » dit la rumeur populaire
mais ce n’est pas tout à fait
exact.
L’école des parents existe bien : chaque parent construit son propre modèle d’éducation dont il fera une synthèse avec ses bonnes et mauvaises expériences. Chaque école est donc particulière ! Car chaque enfant est unique… et chaque grande personne aussi !
Mais cette école n’a jamais envisagé ni cours de rattrapage ni deuxième session !!
Il faut faire avec !
L’histoire des familles est
rarement simple et, lorsque des tensions s’accumulent,
le bébé, l’enfant réveille
souvent les souvenirs, les sensations, les malaises
qui n’ont pas été digérés,
assimilés.
De l’attention pour soi-même et pour son enfant
En général, la capacité de soutien mutuel entre les adultes, conjoints, parents, grands-parents, amis aide à traverser les crises inévitables de l’éducation.
L’amour des parents reste le moteur des « comportements d’offrandes » à l’égard des enfants. Les comportements d’offrande sont des comportements qui apaisent, qui proposent, qui socialisent, qui initient, qui rassurent, qui encouragent. Il est évident que ce ne sont pas les enfants qui doivent se soucier de leurs parents mais, bien souvent, la sensibilité émotionnelle et la dépendance des enfants peuvent déformer cette réalité et laisser croire le contraire… Les parents doivent être à l’écoute de leur propre santé mentale pour et afin d’être attentifs à celle de leurs enfants.
En résumé, pourquoi quatre facettes?
Pas de recette unique pour tous
Quatre réponses à une même question
La réunion des quatre personnages : l’expert savant, le diable, le clownetla marionnette montre qu’il n’est pas possible de sortir un enfant de son contexte et qu’il n’est pas utile d’isoler un problème. Il ne s’agit donc pas d’imaginer qu’il existe un remède simple pour un problème complexe. Rythmes propres, émotions, communications et représentation du problème sont les quatre fils d’une corde tressée, image de la dynamique de développement d’un enfant. Si les crises sont inévitables, il ne faut pas confondre une crise qui trouve une solution et la répétition de crises qui rend la problématique chronique et l’aggrave.
Pour poursuivre, nous proposons un dialogue entre un parent et un professionnel avec l’idée qu’une question nécessite quatre réponses :
-
celle de l’expert savant représentant le respect et les enjeux des rythmes propres de l’enfant, que ni le docteur, ni les parents ne connaissent à l’avance ;
-
celle du diable représentant le respect et les enjeux des 6 émotions fondamentales, dont la tristesse et la colère que les parents peuvent ressentir à cause de certaines paroles du docteur, alors ‘diabolisé’ ;
-
celle du clown représentant le respect et les enjeux de la communication, car il va parvenir à dire certaines choses parfois un peu difficiles à entendre pour les parents ;
- et celle de la marionnette représentant le respect et les enjeux des croyances et de l’histoire de chacun.